Bienvenue aux petits poucets

Ce blog propose de courts billets en rapport avec l'astrologie des astéroïdes.
Son objectif est de les faire découvrir, ensuite de faire circuler l'information disponible, et de renvoyer vers des liens ou des publications qui en parlent...

Le Gravier Cosmique
fait partie de la constellation de L'OEIL D'HOROS, mon site personnel d'astrologie

mardi 8 mai 2012

Nessus 7066 et les centaures

Il est temps à présent de verser quelques pièces au dossier de Nessus afin d'en savoir davantage au sujet de sa découverte, des circonstances qui l'entouraient et de découvrir quelques interprétations déjà posées à son sujet.

Nessus a été découvert par David L. Rabinovitz, à Kitt Peak (Arizona), le 26 avril 1993 alors qu'il travaillait sur le programme Spacewatch. Il s'agit d'un petit corps de glace qui appartient à la catégorie astronomique des centaures.

C'est le second astéroïde centaure découvert par Rabinovitz (le premier était Pholus), mais le 3e après Chiron. L'annonce officielle de sa découverte s'est faite le 13 mai de la même année, et il a reçu la désignation provisoire 1993HA2. Son diamètre est approximativement d'une soixantaine de kilomètres.

Orbite
Nessus a une période orbitale de 122,4 ans. Son excentricité est de 0,52 et il a une forte inclinaison sur l'écliptique de 15,6°.
Au périhélie fin Balance, il s'approche nettement plus près du Soleil qu'Uranus, tandis qu'à l'aphélie, il va bien au delà de l'orbite de Neptune. Les orbites des centaures sont instables car les planètes géantes y causent des perturbations.

Du Taureau au Scorpion, Nessus transite au dessus de l'écliptique, du Scorpion au Taureau, en dessous.

Visualisation de l'orbite de Nessus d'après le Centaur Research Project - 07 mai 2012

Nom
Le nom qu'a reçu Nessus représente une rupture intéressante dans la tradition. Trois astrologues (un américain et deux allemands) étudiaient séparément 1993HA2 pour découvrir s'il présentait une quelconque pertinence astrologique. Il s'agissait de Zane B. Stein, Dieter Koch et Robert Von Heeren. En avril 1995, sans concertation préalable, ils écrivirent tous des courriers aux astronomes David Rabinovitz, Alan Stern, Jim Scotti et Brian Marsden pour leur suggérer de donner lui donner le nom du centaure mythologique Nessus.

Les premières réponses qu'ils recevirent leur rappelaient la règle établie par l'Union astronomique internationale, à savoir que les découvreurs seuls détenaient le privilège de proposer un nom pour leur découverte, et que les objets en résonance avec Neptune devaient recevoir des noms de déités régissant les "mondes souterrains", tandis que les objets de Kuiper plus éloignés recevaient le noms de "dieux créateurs". (source principale : fiche Nessus Wikipedia GB)

Cependant, peut-être en raison la synchronicité cohérente de leurs trois courriers, l'Union astronomique finit par valider la proposition en avril 1997 (moins de deux ans après les premiers contacts), ce qui représentait un cas inédit où des astrologues ont pu influer sur le nom de nouveaux astres. Zane Stein relate sur son site (en anglais) l'intégralité de cet épisode, et comment la liste de suggestions de noms de centaures (Nessus n'était pas le seul) a ensuite été remise à contribution les années qui ont suivi, pour baptiser d'autres découvertes, avec encore le même genre de consensus dans leurs propositions.

Découverte du groupe des centaures
A ma connaissance, aucune réflexion théorique astrologique n'a jamais été engagée et étudiée en France sur les centaures en tant que groupe astronomique distinct (caractéristiques communes, différences, champs d'application), on ne peut trouver que quelques rares initiatives isolées concernant le seul Chiron, du reste toujours controversé. En observant l'histoire du nom de Nessus, il est peut-être possible d'en dégager au moins une.

Une collaboration inattendue
L'exemple rapporté par Z. Stein ci-dessus, d'une sorte de collaboration entre astrologues et astronomes, et qui s'est prolongée sur tout le groupe des centaures (plusieurs dizaines aujourd'hui) est tout à fait spectaculaire. Il n'hésite pas à qualifier cette aventure d'historique. On peut le comprendre. Une assemblée mondiale d'astronomes qui accepte une suggestion venant d'astrologues. C'est inouï.
Pour ceux qui me lisent et qui ne sont pas familiers du sujet, l'astronomie et l'astrologie se livrent une espèce de conflit "israélo-palestinien" qui semble ne jamais vouloir s'arranger en aucune façon...
Que s'est-il donc passé avec les centaures pour que la répugnance des astronomes envers l'astrologie soit surmontée, non pas une mais plusieurs fois et de façon répétée pour ces corps planétaires ?

Bien sûr il est toujours possible d'envisager que les découvertes dans le système solaire se faisant sans cesse plus nombreuses, les astronomes commençaient à "sécher" et à manquer d'idées...

Les franchisseurs d'abîme
Parmi les concepts qui ont été associés à Chiron, le premier des centaures par des astrologues acceptant de l'étudier, il y a celui de "jeteur de ponts", d'hybridation (double nature à intégrer) mais aussi d'astronomie et d'astrologie.

Une grande partie de la réflexion actuelle sur les astéroïdes (entamée il y a environ 35 ans à l'étranger) s'inspire de fait de l'astronomie, de la mythologie et quelque fois de l'interprétation astrologique elle-même pour trouver du sens aux astéroïdes. Cette façon de procéder n'est pas du tout celle de l'astrologie classique où toutes les définitions et les procédés sont fixés depuis très longtemps et où il est possible finalement de s'abstraire totalement de l'astronomie, et des calculs (pour se concentrer sur ce qui est vraiment difficile : l'interprétation).

Or ceux qui se sont intéressé aux astéroïdes n'ont pas eu d'autre choix que de se retourner vers les astronomes pour obtenir les informations qui les intéressent sur leurs mouvements (instables), ceux-ci n'étant pas intégrés en standard dans les logiciels habituels...

Poussés par la curiosité, le désir de connaissance et la nécessité, ces astrologues "ont écrit" à des astronomes, en d'autres termes, ils ont fait un pas dans leur direction et ont commencé à réapprendre leur langage. Il me paraît, du moins sur un plan psychologique, que faire l'effort de se rapprocher d'une autre discipline en montrant du respect est de nature à mieux disposer ses praticiens.

Les pionniers des astéroïdes de la Ceinture, comme ceux des centaures, au moment même de la découverte de Nessus ont de fait créé une nouvelle catégorie d'astrologues hybrides, qui réintègrent l'astronomie, et qui tentent d'ajouter de nouveaux territoires prenant en compte les réalités modernes d'un système solaire qu'on connait de mieux en mieux sur le plan physique. Ce faisant, ils sont bien entendu devenus "suspects" et leur action est considérée pernicieuse, et nuisible à l'astrologie qu'ils sont accusés de vouloir détruire / dénaturer / altérer.

Sur le plan symbolique, il est intéressant de constater que Chiron qui a recueilli une grande partie des concepts nouveaux qu'a suscité son émergence, est aussi un significateur de position isolée dans un groupe auquel on est pourtant attaché.

La mythologie de presque chaque centaure y compris celle de Pholus, de Nessus, comporte une dimension tragique ou fatale qui est sans doute inhérente au fait que les "grands sauts dans le vide" ne sont pas forcément couronnés de succès, qu'ils comportent un enjeu vital et moral incorporant probablement la notion de sacrifice.

Carte de la découverte de Nessus
J'ai maintes fois écrit dans ce blog une note de précaution, pour signifier que la carte du ciel était montée arbitrairement autour de minuit faute de connaître l'heure précise de découverte qui est forcément nocturne.

C'est donc avec plaisir que je peux pour une fois produire la vraie carte de découverte d'un centaure, confirmée par le découvreur, puisqu'il est en termes courtois avec l'astrologue Robert Von Heeren.
L'heure de découverte est 06h 45mn 46s TU (23h46 la veille, en heure locale). Le degré de découverte est 4°49 du Scorpion (R).




La mondiale n'est pas du tout mon domaine, certains ont bien dû le comprendre depuis le temps, mais je vais tout de même donner des indications très générales de ce que je relève dans le thème, ne serait-ce que parce que certains lecteurs ont pu tomber sur des interprétations qui cherchaient à valider Nessus comme marqueur de l'abus sexuel, notamment à l'occasion d'une certaine affaire impliquant une personnalité politique française, un Sofitel et une femme de chambre...

Et là donc il faut bien dire que ceux qui attendaient du Scorpion, du Pluton ou du Mars, ne seront pas déçus... Chez le centaure, la maîtrise de l'instinct animal n'est pas une mince affaire.

Comme on peut le voir, Nessus est tout spécialement en aspect fort du Soleil Taureau (opposition), mais les oppositions Soleil astéroïde découvert sont assez fréquentes, de par les conditions naturelles et incontournables de l'observation astronomique. 
Le degré sabian de ce Soleil est des plus intéressants : un pont suspendu au dessus d'un abime. Étant donné la façon dont Nessus a permis d'enjamber (même temporairement) le gouffre existant habituellement entre astronomes et astrologues, je ne vois pas comment ni pourquoi me retenir de l'indiquer... Il permet de conserver la thématique centaurique de "jeteur de pont"...

Une figure intrigante
Nessus est également en quinconce de Vénus (Bélier). Il forme, en incluant Jupiter Balance, une très étrange figure que je n'ai jamais vue répertoriée : deux quinconces parallèles reliés par deux semi-sextiles et tendue par deux oppositions se croisant. J'imaginerais plutôt qu'elle est relativement inconfortable en raison des aspects tendus et de la présence partielle de la croix Fixe.

Les signes qui se suivent (reliés par des semi-sextiles) ne se comprennent en général pas : première friction ; les signes en quinconce, ne se comprennent pas d'ordinaire pas davantage...
A cet extraordinaire détail près qui doit modifier la donne : ici le Soleil et Jupiter partagent le même maître (Vénus), tandis que Vénus et Nessus partagent aussi le même maître (Mars, sur le dernier degré du Cancer, ancien maître du Scorpion).
Si l'on prend Pluton, il est en domicile qui est une très forte position et il distribue un grand nombre d'aspects planétaires, ce qui laisse penser que ses thématiques perfusent tout ce qu'il va toucher !

Un enjeu ambitieux
La croix Cardinale est à la fois la croix du thème et la croix dominante avec 6 planètes. Elle peut indiquer que le moment est relié à un effort de maîtrise (mutable = apprentissage, fixe = expérimentation, cardinale = maîtrise). L'ascendant Capricorne me paraît aller dans le même sens, tout comme la présence de 6 planètes dans les 3e décans des signes.

Cependant, la puissance de Pluton chez lui en Scorpion, avec Nessus lui-même, et le côté passionnel que peuvent avoir le Bélier et le Taureau, laissent penser qu'il existe encore un dernier travail particulier à faire.
L'abus de quinconces de ce thème en fait une sorte de pelote de nervosité (celui qui relie Chiron à cette conjonction Neptune-Uranus n'est pas figuré ci-haut), impliquant de partout de multiples retouches et ajustements.

Quelques concepts de l'essence Nessienne
N'ayant pas du tout travaillé moi-même cet astéroïde, je rapporte ici ce qui en est dit par ailleurs avec les sources.

La Lyre du Québec :
Le devin Astylos avait prédit à Nessus que sa mort (symbole d'une transformation radicale) était réservée à Héraclès. Le destin se réalisa alors que les chemins de vie d’Héraclès, de Déjanire et de Nessus se croisèrent sur les rives d’un fleuve en crue. Les conséquences de cette rencontre ne furent pas uniquement funestes pour Nessus, mais également, plus tard, pour Héraclès et Déjanire.

L’astéroïde Nessus symbolise donc des rencontres que le destin nous a planifiées. Mais pas de banales rencontres, des rencontres qui vont transformer rapidement et radicalement notre vie, et donc remodeler l'avenir des gens qui était présent lors de cette rencontre.

The Centaur Research Project : concepts clés
  • La connexion avec des émotions fortes, des sentiments puissants, des passions et de la jalousie révèle un lien symbolique entre Nessus et Pluton.
  • Nessus est probablement le plus fort centaure des trois (càd Chiron, Pholus, Nessus) et souvent un "bad boy".
  • Le sentiment d'accomplir quelque chose de bien (ou juste) même si c'est cruel (les assassins ou les intrus le pensent souvent). Dans le pire des cas, un fanatisme extrême totalement aveugle et inhumain.
  • Etre forcé à une transformation profonde et soudaine par un choc ou une douleur.
  • Un effet boomerang : les mauvaises actions accomplies dans le passé finissent par nous rattraper (un genre de cycle karmique, assez similaire au complexe de répétition freudien). 
  • Une tendance très nette à sur-réagir violemment, à craquer, à s'effondrer, hurler hystériquement, devenir dingue dans un grande explosion émotionnelle, parce que quelqu'un vous aura touché juste là où vous avez le plus mal. Pour un court moment, vous voyez rouge, et perdez tout contrôle de vous.
  • Attaque de panique due à une grande anxiété suscitée par des sentiments très forts.
  • Problématiques de l'intrigue et de la conspiration : tricherie, sale tour, abus de faiblesse. Revanche, mensonge et faussetés.
  • Nessus nous replace en contact avec des énergies et des forces primales qui vont bien au delà de nos capacités mentales, conscientes et intellectuelles à les comprendre. De sorte que nous expérimentons d'abord la peur, pour ne la comprendre que dans un second temps.
  • Les frontières de la folie.  Voir par exemple des films comme "Mad Max", "L'arme fatale", "Die Hard" où la force brute en combinaison avec un auto-contrôle surnaturel de la folie est dépeinte (il y a aussi une relation avec Asbolus).
  • Surmonter l'anxiété et la force par un courage et une résistance quasi surnaturelle (voir plus haut).
  • Il semble qu'il y ait une relation avec Nessus et les longues maladies de peau : rougeurs d'urticaire, démangeaisons douloureuses, brûlures cutanées, hypersensibilité aux rayons solaires, furoncles, grosseurs (ou tumeurs ?) souvent liées à des troubles relationnels, allergies.
  • Nessus nous ouvre les portes de l'Hadès, la mort et le royaume souterrain de Pluton, en direction du monde des ombres, celui des fantômes et des âmes perdues.
    Cependant des contes comme "La Belle et la Bête" ou "Le fantôme de Canterbury" révèlent l'autre face lumineuse et bénéfique du prétendu "Mal". Il ne s'agit que d'une énergie sombre de l'âme, niée, réprimée et non dissoute, qui a besoin d'être réintégrée à notre personnalité pour reformer un tout sain et complet et authentique (ce qui nous montre encore la proximité de Nessus avec Pluton).
  • Il y a un parallèle évident entre Nessus et Charon le passeur du Styx. Toutefois je pense que Nessus est un guide vers les énergies cachées de régénération et de renaissance, tandis que l'assistant de Pluton est plutôt un aide ou un préparateur au chemin qui mène à ce processus.
  • Citation de Darrelyn Gunzburg : << Nessus dans un thème ramène de vieilles "casseroles" de chagrin et de perte que nous croyions pourtant profondément enterrées de longue date, et qui soudain explosent d'une façon monstrueuse ou vénéneuse. Nessus est (comme) la face la plus noire de Pluton qui serait rendue manifeste par Saturne. L'aboutissement final est l'obtention de l'immortalité >> (tiré de son article du Mountain Astrologer de février-mars 2004).
 Chiron and Friends :
  • Laurence Lucas : contrats (engagements ?) involontaires, contrats de sang, obligations ancestrales, sociétés secrètes, (...) rage intérieure, fantasmes en noir, vieilles et poussiéreuses visions d'avenir oubliées et puis redécouvertes, contrats (relations ?) inter-espèces, monstres invisibles, ombre reptilienne, toute personne responsable jusqu'à un certain point de l'ombre planétaire, responsabilité involontaire, répercussions commerciales de la façon dont on dépense son argent.
  • Zane Stein : devoir faire face à une souffrance intense et assumer les choix ou décisions qui en résultent, ou que l'on a faits sous cette influence.
  • James Lynn : thématique du poison ou de la crevaison d'abcès, quand des ressentiments anciens qui couvaient encore refont surface. Opportunité de les régler.
    Se sentir entraîné par ses émotions, la volonté et le désir de prendre des mesures "correctives", même drastiques.
    Courage face au danger ou rage aveugle et stupide.
    Devoir réaliser d'énormes changements en balayant l'ancien. Reconnaître que quelque chose est arrivé à son terme. Le défi de prendre ces changements en faisant bonne figure, comme un acte volontaire plutôt qu'en se sentant obligé par le destin ou les circonstances.

***
ANNEXE 1 : TABLEAU DU CYCLE DE NESSUS
A quel âge connaît-t-on le 1er carré, l'opposition et le 2e carré de Nessus, en fonction du signe natal ?
Le visuel est tiré du site de Robert von Heeren : The Centaur Research Project

ANNEXE 2 : TABLEAU DU CYCLE DE PHOLUS

A quel âge connaît-t-on le 1er carré, l'opposition et le 2e carré de Pholus, en fonction du signe natal ?
Tableau tiré du C.R.P. de Robert Von Heeren

ANNEXE 3 : TABLEAU DU CYCLE DE CHIRON
A quel âge connaît-t-on le 1er carré, l'opposition et le 2e carré de Chiron, en fonction du signe natal ?

Nota : Le Bulletin 48 : Chiron et les 5 crises majeures de l'existence évoque précisément ce sujet des différents âges d'impact pour différentes générations.

>> Voir aussi sur la Lyre du Québec : Le groupe des centaures
>> Télécharger le Bulletin n°37 consacré au centaure Pholus 
>> Télécharger le Bulletin n°65 consacré aux centaures guérisseurs et leurs axes

vendredi 4 mai 2012

Faune éthique pour aphone amazone

L'astéroïde Pan est en visite dans le Taureau de Vénus. C'est le moment de fêter ça. Sans doute pas avec plus d'informations sur son lieu de résidence habituelle, ses mensurations, la fréquence de son rythme... Jamais au premier rendez-vous, enfin... !
Voici donc une approche différente avec un de mes sonnets datant de mai 1999. Spéciale dédicace à Yolande qui veut pouvoir lire des trucs dans ce blog...


Faune éthique pour aphone amazone

Viens t'en sous les portiques avec moi, ma guerrière !
Lâche un peu ton épée, ton cheval et ton arc.
Défronce ton sourcil. Lisse ta moue de Parque...
De mon coeur imprudent exauce la prière !


Mets tes doigts dans les miens, ma mignonne amazone,
Repose à mon épaule tes combats héroïques
Et fredonne en silence ta bravade ironique :
Viens partager sans peur l'après-midi d'un faune !

Rengaine ta rapière... (Fi donc ! L'oeil de Gorgone !)
Belle, redeviens fragile le temps que je te donne
Mon baiser d'amoureux sur ton col impudique.

En vain, tu secoueras les flamboyants aspics
Qui ornent en couronne ta tête de sorcière,
Car ta lame luit moins fort que ta propre lumière.



Par le biais d'une analyse qui aura soin de ne pas dissocier le fond de la forme, montrez que le vernis antique apposé sur ce sonnet ne sert qu'à révéler la thématique classique de la première déclaration et les risques psychologiques inhérents à la possibilité qu'elle soit rejetée. Pour vous aider, vous tracerez un portrait des deux protagonistes tels qu'ils vous sont dépeints et vous direz ce que vous inspire le fait que l'auteur n'est pas un homme.
Vous avez deux heures.

Au fond de la salle, un élève soupire à fendre l'âme. "Non mais c'est pas possible, m'sieur, j'y comprends rien".
-- Qu'est-ce que tu ne comprends pas ?
-- Mais... tout !!!!
Le professeur refronce son sourcil et arbore à son tour une moue de Parque.
-- Bon très bien. Exceptionnellement pour cette fois, je vais traduire. Cessez ce chahut.
Une certaine concentration se fait jour au milieu des couinements de chaise et des décapuchonages de stylos.

"Hey madmoazel, madmoazel ! Vous êtes bien charmante... Ça vous dirait d'aller à Auchan, dans la galerie ? Quoi ça "occupée"... Faites pas cette tête ! Je vous jure, ch'uis pas une racaille. Allez quoi, v'nez !...
Z'êtes véner pour des embrouilles ? Allez c'est pas grave, ça vous fera une pause.... Wowowo, m'agressez pas ! Mollo ! J'dis ça moi, j'dis rien, c'est juste pour causer parce que j'veux sortir avec vous. Faut pas m'dire non. 

Toute façon, vous êtes trop belle !"

Silence méditatif.
L'élève du fond lève le doigt.
"M'sieur, vous êtes sûr que c'est ça que ça veut dire ?".
-- Vous savez ce que c'est la traduction, on en perd toujours un peu au passage... Mais globalement oui.
-- Alors c'est juste l'histoire d'un mec qui se prend un râteau ?
-- Et bien, si vous arrivez à m'expliquer pourquoi vous le pensez, vous aurez déjà la moyenne.
Un autre élève intervient.
-- Bah... On sait pas s'il a des chances : elle dit rien la meuf !
-- Bien, vous venez de comprendre le sens du mot "aphone" qui est dans le titre qui veut dire "qui ne parle pas" ou "qui ne peut pas parler". Elle ne dit rien, mais le poète l'observe (oui c'est pareil que "la mate en loucedé" je confirme). Qu'est-ce qu'elle fait ?
-- La tronche, non ?
Éclat de rire général.
Le professeur rengaine son stylo plus fort que l'épée.
-- Félicitations, vous êtes lancés. Notez toutes les questions que vous avez par rapport à ce qui se passe, et essayez d'y répondre. Puisez dans votre expérience personnelle. Les relations humaines, ça ne se périme pas facilement, quelle que soit l'époque... Allez zou, j'ai dit deux heures...
L'élève du fond insiste.
-- M'sieur, j'ai quand même pas compris cette histoire de faune, y a pas d'animaux dans le truc ?
-- Pas LA faune, UN la faune. Un faune est une créature mythologique mi-homme, mi-bouc.
-- Ça se peut pas, m'sieur...
-- Les sirènes ça n'existe pas non plus, et pourtant tout le monde sait ce que c'est...
Rumeur de protestation.
-- Non, nous on sait pas du tout ce que c'est votre machin.
-- Bien, puisque vous avez tous allumé votre téléphone pour pomper sur Wikipedia, tapez donc faune et voyez ce qui tombe comme image...
Après un trop bref silence, nouvel éclat de rire. Inextinguible.
-- Je suppose que vous venez de lire la légende de la photo ? Quelqu'un pour la lire à ses camarades ?
-- "Satyre jouant du pipeau".
-- Bien, je pense que la créature mythologique qu'est le satyre une fois visualisée, vous pose moins de problème que le faune, et que pour ce qui est du pipeau, par un fait extraordinaire, la richesse de notre langue verte (l'argot, Corentin) vous aiguillera dans un sens intéressant pour votre devoir.
-- M'sieur, c'est quand même n'importe quoi... Pourquoi le mec, c'est pas juste un mec ? Pourquoi c'est un faune machin, là ?
-- C'est moi qui vous pose la question.
-- J'ai demandé en premier, m'sieur...
-- Et bien je m'attends donc à ce que vous donniez le premier la réponse !
-- On peut toujours essayer, maugrée l'élève du fond.
-- Vous êtes plus doué que vous le pensez : vous venez de dégager l'éthique du faune... Continuez comme ça et vous ferez un bon devoir.
L'élève sourit et secoue la tête modestement.
-- Oh ça non, vous inquiétez pas m'sieur. Je vais pas me taper la honte devant les autres pour avoir eu une bonne note sur un poème !

Le professeur s'en retourna derrière son bureau. Il se dit que l'an prochain, il essaierait bien la géographie.

mardi 6 mars 2012

Le vertex de Nessos

L'astéroïde Nessus n'a pas bonne réputation. C'est-à-dire qu'il a la même que celle de son personnage mythologique ! En général, les centaures n'ont pas la cote ; et celui qui plait (Chiron) est en réalité une notable exception à la règle qui les veut sauvages, aimant le vin, mal élevés, pour tout dire : infréquentables. Se faire une idée des centaures, fondée sur ce qu'on sait de Chiron, c'est un peu comme si on se faisait une idée de l'humanité, après n'avoir rencontré que Jésus...

A un moment où à un autre en fouillant un peu, vous allez réaliser que Chiron, Héraclès et les centaures sont liés de façon profonde. On a certes dit d'Héraclès qu'il était l'ami de Chiron. Mais pour Nessus, qui aurait tenté de violer Madame Héraclès (Déjanire, que vous voyez enlevée ci-contre), peut-on encore le désigner comme tel ?... En effet, Héraclès n'a pas occupé sa vie qu'à ses célèbres Travaux. Il a eu une vie avant et après.

En astrologie, le "vertex" est un point mathématique qui a une signification de "rencontre fatale" ou au minimum "karmique". Positive ou négative. On pense que c'est Nessus qui a dramatiquement infléchi le destin d'Héraclès car il est responsable de sa mort, et de fait, également de sa divinisation. J'ai voulu écrire de courtes lignes sur la réciproque. Héraclès est aussi une rencontre fatale pour Nessus.
Les récits mythologiques sont sans nuances. Nessus est mauvais, Héraclès est bon. On ne fait pas une bonne histoire avec cela. Pire, j'ai bien peur qu'on fasse aussi de la mauvaise astrologie...

Plutôt que de m'y livrer moi-même, j'ai pensé qu'il serait plus intéressant de supposer que Nessus et Héraclès appartiennent à des univers différents qui se recoupent mal, qu'ils ont peut-être dû batailler pour se comprendre, et qu'en dépit de leurs efforts, quelque chose a vraiment mal tourné dans leur histoire.
Voici le début imaginaire de leur toute première rencontre, racontée par Nessus. On dit que ce sont les vainqueurs qui écrivent l'Histoire, cela laisse deviner l'objectivité de leur point de vue... :-)

***

<< Comment tout cela a-t-il commencé ? Il y a longtemps... 
Même à l'époque, je dois avouer que mon peuple était déjà maudit. Les Delviens nous avaient créés trop sensibles à tout. On nous disait ombrageux et farouches, cherchant refuge dans l'ombre des cavernes où nous aurions caché notre prétendue sauvagerie... En réalité, nous avions l'ouïe fine, la vue perçante et l'odorat développé. Bien trop. Cette vive sensibilité affutée nous permettait de sentir nos veines charrier le sang comme des ruisseaux furieux au rythme du tambour orageux de notre cœur. Tout cela faisait un barouf d'enfer, et nous avions besoin comme d'une hygiène d'apaiser nos fièvres par la lente caresse continue du vent sur nos muscles.  Certains d'entre nous, influencés par le contact des créatures veules et dégénérées que sont les fils de Parhamito, cherchaient à étourdir le ressenti violent que nous avions du monde, en intercalant entre eux et Lui le manteau comateux des jus fermentés. Mais je n'étais pas de ceux-là.  

Le jour où mon destin a basculé, j'étais justement lancé dans la course aubade que les ignorants aiment à railler. C'est le moment idéal. Le soleil n'y est pas trop cuisant et il épargne les yeux.
Tout était parfait. Mes muscles chauffés à point roulaient, mes pieds chaussés de corne ne soulevaient aucune poussière ou à peine, je courais dans une certaine félicité... C'est là que je fus arrêté en plein élan, estomaqué par une puanteur indicible ! J'ai dû me cabrer sous le choc et manquer de tomber. Je tournai vivement la tête de tous côtés pour tenter désespérément d'identifier d'où venait cette odeur immonde et m'en éloigner au plus vite. Mais j'entendis alors un hurlement. Ce n'était pas très loin : peut-être deux kilomètres et demi sur ma droite si j'en croyais la propagation de l'onde.
 

J'hésitai. J'ai souvent repensé à cette petite hésitation bénie. C'était pile le moment où j'aurais dû filer et ne jamais me retourner. Au lieu de ça, un nouveau braillement me vrilla les tympans. Je ne comprenais pas les sons. Je m'approchai prudemment à petite foulées. L'odeur était à vomir. Cette fois c'était sûr, il y avait un putois. Enfin... pas un vrai putois. C'est le nom que nous donnons aux fils parhamitéens, les anderons, lorsque nous sommes entre nous. Leur odeur nous est quasi insupportable...
En me penchant le long de la ravine, je vis qu'il y en avait un petit qui était suspendu là. Enfin un petit... allez savoir... je n'avais jamais vu un poitrail pareil chez un anderon immature. Ce devait être un de leurs jeunes qui s'était égaré loin de la harde. Une espèce de grimace déforma ses traits quand il s'adressa à moi.
 

Alorslabruti?Tuvasmelaisserperchélàoumefileruncoupdemain?  

En fait, je n'ai pas compris ce qu'il a dit. Mais comme tous ceux de mon peuple et tous les créatures vivantes de Gaen, je suis télépathe. J'ai donc saisi l'intention, la tonalité de la voix. Quand je dis "toutes les créatures", il faut bien entendu comprendre : "anderons exceptés". Les anderons, dont on dit qu'ils sont les fils de Parhamito, sont les dernières créatures implantées par les Delviens. Beaucoup d'entre nous sont d'avis que ce sont de pitoyables fins de série. Ils sont faibles, ils n'ont ni griffes, ni crocs, ni queue, ni carapace de protection. Ou comment essayer de faire un vivant avec rien... Ils ne sont même pas télépathes alors que nous tous le sommes ! Beaucoup des vivants ont commencé à douter des Delviens à partir de ce moment là, surtout quand il est devenu évident que ces cadets fragiles et fourbes trouvaient par surcroit le moyen d'être leurs préférés...  

L'anderon interrompit mes réflexions en commençant à baragouiner quelque chose d'audible, mais avec un accent abominable. Sachez que non seulement, ils puent comme ce n'est pas permis, mais en plus, ils ont une voix invraisemblable. On dirait qu'ils ont mangé un oiseau qui leur serait resté dans la gorge. Ils effectuent une quantité de modulations ridicules et un peu précieuses -- probablement inutiles -- pour dire quelque chose de très simple et de très court...
Dans ma langue (enfin presque) il a dit :
"Salut. Araqis parle. Aide-moi à remonter" ou quelque chose comme ça. Alors je me suis approché, frémissant rien qu'à l'idée du temps que j'allais devoir passer en rivière pour essayer de faire passer l'odeur, et je l'ai tiré de sa crevasse. Il a grimacé derechef et a articulé comme un débile la formule rituelle de remerciement. J'ai hoché la tête et puis n'y tenant plus, il a bien fallu que je recule... 

J'ai pivoté et sans plus de cérémonie, j'ai commencé à reprendre ma course interrompue, trop content de m'en tirer à si bon compte. Le vent ondoyait délicieusement sur ma peau, et j'aurais presque commencé à me détendre si je n'avais pas toujours ressenti par alternance les bouffées d'une infection persistante. A dix kilomètres au nord, je sentais un torrent que j'entendais aussi rouler sur des roches fines. Il fallait que je me trempe sans attendre. J'accélérai pour y être au plus vite et puis je sautai dans l'eau où je m'enfonçai avec reconnaissance... pendant moins de deux minutes. Et puis soudain : un grand cri haché cascadant, et un plouf.  "Amoimaintenant !" 

Mes crins se dressèrent tous d'un coup en un mouvement horripilé. Corne de Péan ! Le jeune putois m'avait suivi ! Je n'en revenais pas : d'habitude, ils sont nuls à la course. Dans une attitude typiquement anderonne, il faisait le mariole, tout en empuantissant mon bain, et en poussant des criailleries flutées sur tous les tons... Une idée me frappa pendant que je restais immobile en pleine consternation. Ce poulain avait-il été sevré trop tôt pour qu'il me colle ainsi comme sa mère ? L'erreur était compréhensible. Avec la vue pourrie qu'ont les anderons, il a dû penser qu'on se ressemblait. A ceci près que les pauvres choses n'ont que deux pattes pas bien stables... Il fallait absolument qu'il comprenne son erreur et qu'il retourne auprès des siens. 

J'étais en train d'émettre quand je me suis rappelé qu'il n'allait rien entendre puisqu'il était vide sur la fréquence adéquate. Alors je suis sorti de l'eau et j'ai cherché quelque chose de simple : je l'ai désigné puis j'ai désigné l'horizon. Plusieurs fois. Il y avait un rassemblement de putois à une trentaine de kilomètres dans cette direction, ça sentait d'ici. Il a hoché la tête avec sa bouche tordue et je vous avoue que j'ai crû bêtement un instant qu'il avait compris. Il est sorti de l'eau en mâchonnant un : "D'accord, je viens aussi !". 

J'ai secoué la tête en poussant une longue plainte frustrée. Il a essayé de m'imiter grotesquement. Cela avait l'air de l'amuser. Il émettait de la joie. J'ai soupiré en me demandant combien de temps je pourrais retenir ma respiration d'ici à l'enclos des anderons. Il fallait bien le ramener. J'ai commencé à courir et j'ai vu que je ne pourrais pas le semer. Appartenait-il à une nouvelle race ?  Il courait à ma hauteur en de longues foulées malgracieuses mais régulières, sans avoir l'air plus fatigué que moi. Au moins il se taisait. J'entendais le rugissement de son sang, et le mien. C'était presque sympa. Et puis comme s'il n'était pas en train de galoper à une vitesse ahurissante, il me demanda : "Aufaitcommenttutappelles" ? 

Oui, une rumeur affirmait que les anderons étaient gonflés d'orgueil au point de se donner une désignation spécifique décorative. Qu'avait-il dit tout à l'heure ? "Araqis parle".
Je ne dis rien pendant un moment, en espérant que le vent lisserait en ordre mes pensées. Je n'avais pas de "tapel". Nous n'en avons pas besoin. ll nous suffit de nous regarder et d'émettre sur la bonne fréquence. Si ça se trouvait, ils n'avaient pas d'autre choix que de claironner pour attirer l'attention du bon individu. Je ne savais pas s'ils étaient quasi sourds de naissance, ou s'ils le devenaient à force. Je répondis :
"le peuple de mes vivants n'a pas de tapel". 

Il émit un gloussement incongru, avec sur sa face, un air supérieur fugitif qui laissait penser que ça ne le surprenait pas. Je ne me formalisai pas. L'arrogante stupidité des putois était notoire dans tout le règne. J'ajoutai perfidement : "Avant, tu as dit un son et pensé "stupide". Est-ce le tapel du vivant-moi ?" 
Il me regarda en biais et puis son visage s'éclaira et se plissa. Il haletait pendant sa course et s'arrêta brièvement pour taper sur ses pattes courtaudes. "Vrai, je t'ai appelé "abruti" mais on peut te trouver un meilleur nom, mon ami !". Il sembla réfléchir sur beaucoup de fréquences en même temps. C'était désagréable. Mais j'étais extrêmement plus préoccupé par la pensée qu'il venait d'avoir. Une pensée qui impliquait quelque chose dont je ne voulais pour rien au monde : rester davantage à côté de lui...  

L'enclos n'était plus très loin, sa rumeur retentissait déjà ; même lui en prenait conscience. "Je pense que je vais t'appeler Nessaeos. Qu'en dis-tu ?".
Typique et si ronflant : 
"Je pense que...". Si on les appelle putois, c'est aussi parce que ce sont des "putoï " : ceux qui pensent. C'est ironique évidemment. 
Je haussai les épaules. Les divagations verbales d'un jeune anderon impudent qui osait se qualifier de "long compagnon", après m'avoir gâché toute une course aubade, n'avaient rien pour m'intéresser. Je dis seulement : "Ton enclos est devant là-bas"
Une expression de crétinerie inénarrable se peignit sur ses traits efféminés. Il regarda l'attroupement des anderons, roula des orbites, toucha sa tête et refit cet irritant jappement.  "Non mais ne me dis pas que tu as cru que c'était chez moi ? J'habite pas du tout là !". Je restai indécis, craignant de comprendre. Il ajouta avec condescendance en détachant les sons : "Ici-pas-ma-ca-verne".  Je hennis furieusement car ça commençait à monter, et je partis à bride abattue. 

En arrière, j'entendais : "Nessaeos, mais où vas-tu ?". 
Nessaeos. Je ne savais même pas ce que ça voulait dire. Probablement "l'abruti à la drôle de dégaine"...

Je suis Nessos le malchanceux, Nessos le maudit. Et j'ai souffert mille morts et mille vies de l'infect venin de l'hydre noire, inoculé par la main rose du glabre Araqis.  Mon ami.  >> 

Anna L.  
à Paris, le 6 mars 2012 

A lire aussi pour resituer le contexte : 
La lyre du Québec : La vengeance de Nessus
Mediterranées.net : Le mythe des centaures 

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